En vie

en vie !
envie de visite
dans les livres prêtés
les armoires affrétées
les vêtements portés
déportés aux gestes d’écriture
mains gantées de feutre
de cuir
de peau-bonheur
de malheur serein
d’autres mots
des mains encore
chant de température moyenne
chant outillé sans pareil
pareil à des lieder laids qu’on n’entend plus
pareil à une miette dans des verts laines
vertes prunes d’été
chaudes comme les contraires
une main puis une autre en forme de coup de pinceau
virgule décroissante
décapante
pelucheuse entourée de vert-gris
comprendre
savoir quelle idée vers quel ailleurs
une écriture sans fin sans bord une écriture comme une rencontre non-conforme non modélisée une écriture qui ne devient pas : qui est
une écriture de noces entre deux règnes
deux bords
deux aurores viscérales
vissées aux vagues battantes
à l’approche du jour
entre deux habitats
deux champs libres
ménageant chaque chose de leur existence
se nouer dans les cordages
d’un espace où s’approprier un corps
une pensée exprimée par des formes perfectibles
probablement spatialisées
probable elle aussi : une grammaire-graine
une lumière-lumière
une perdition-partition oubliée
excédante jusque dans l’excès
s’en défaire
se défaire de l’œil
du faire
du saccage de la bouche
de tout effondrement de lumière
d’errance
d’image en image
de défaut de scission
volteface des voix
dans l’hiver qui résonne
aux taches de l’oubli
seul
comme un clou
un bout de fer semblant un arbre
illuminé du dedans
une fenêtre aux rideaux vacillants
à l’écoute des étoiles d’une terre paisible
se taire de l’intérieur
se déployer de l’intérieur comme un éventail
un édifice vacillant
un encore
qui ferait croire au paradis si le paradis existait
du fond des brumes avançant dans la vallée
éclairée du diamètre de la lune
du fil tendu à la verticale de la mesure
du bavardage
un fil tendu à la vérité au poteau
vieux de cent ans après que l’ivresse
obscure ait traversé
le bord du rebord nocturne
au long des failles de rues
ruisselantes du fleuve
à la veille d’un tremblement de terre
blêmes d’une forêt vierge la nuit
gorgée d’eau et de poussière jusqu’à suffocation
terre basse balayée par l’arrière jusqu’à l’inspiration
l’enivrement
terre basse balayée par l’arrière
troupeau de maisons basses et lisses disséminées sur la lande
un rêve à faire
un parcours qui commence
des yeux qui s’ouvrent
sur une bassecour de signes
au bord du puits où la langue s’agite
mère

mère
j’ai fermé les yeux
pour mieux te voir
quand les rouvrirai-je
je ne sais
il passe tant d’eau
sous les grands ponts
les barques jamais
ne remontent le courant
j’arrange le châle
sur tes épaules glacées
mes yeux se défont
par dessus les tiens
que tu n’ouvriras plus
de cela chaque jour
je deviens sûre
tu as pris une dernière barque
qui descendait le courant
avant de toucher le fond
où désormais
tu te sédimentes
puisses-tu dormir
définitivement dans le calme
MONA
Mona
Mona
M
O
N
A
que n’a-t-on pas déjà écrit sur toi ?
tu gardes ton mystère
devant toute raison
tes mains au premier plan
l’une sur l’autre
posées sur l’accoudoir
nid croix nœud aveu troublant
que disent-elles ?
elles mâchent la solitude du silence
Mona
Mona
M
O
N
A
que n’a-t-on pas déjà écrit sur toi ?
tu gardes ton mystère
devant toute raison
tes cheveux sur tes épaules lâchés
encadrent ton visage
tes cheveux sur ta poitrine nue
sous la chemise de tissu fin
infiniment plissée
que disent-ils ?
ils plissent du silence tout ce qu’ils en retiennent
Mona
Mona
M
O
N
A
que n’a-t-on pas déjà écrit sur toi ?
tu gardes ton mystère
devant toute raison
tu te présentes dans un léger trois quart
vers nous tu diriges ton regard
le célèbre sourire de la Joconde
que célèbre-t-il ?
il célèbre ce que vous méconnaissez
dans l’abandon de la lenteur des jours
il me célèbre moi
Mona
je suis femme
je suis femme
et pourtant jamais homme ne m’a touchée
je suis l’image l’icône le mythe sacré
jamais homme ne m’a caressée ni prise
je suis l’icône immobile dans l’éternité
déprise dans la lenteur des jours
éternelle éternellement
je suis femme
je suis femme
je suis faite de chair et d’eau
de passages entre l’ombre et la lumière
je suis faite de paysages
de routes sinueuses qui serpentent dans le lointain
jusqu’à se perdre parmi les brumes
je suis femme
je suis femme
je suis faite de traces et de plis
de plissages de boucles légères
de courbes et d’arabesques
je suis trace
trace parmi les traces
éternelle éternellement
Mona
Mona
M
O
N
A
que n’a-t-on pas déjà écrit sur toi ?
tu gardes ton mystère
devant toute raison
je suis trace
trace parmi les traces
éternelle éternellement
je suis de ces hommes et de ces femmes
ces femmes antédiluviennes
qui dessinaient en chaque coin de caverne
les scènes de leur vie quotidienne
ces hommes antédiluviens
qui chaque nuit
dansaient autour du feu
racontant des histoires
dont les flammes permettent d’entrevoir
sur les murs de la caverne
la tragique inanité de la condition humaine

Le songe des Eoliennes
à quoi songent les éoliennes
vastes oiseaux des terres
dont les pâles pales
virent inlassablement
dans la pâleur du soir
le ciel qui les domine
a mine
de crayon mâché
à leurs pieds
les près
lavés par l’hiver
lentement broutés
par des ruminants impavides
aux flancs malmenés
en flaques de rouille
l’espoir que mendient les mouches
ourle leurs yeux
et disperse leurs bouches
au vent révolu des marins
le travers des vitres du train
lancé dans le jour
donne à la nuit
la trouée de l’obscur
de ses wagons d’absence
dont les couleurs ont le glauque
de l’étang jadis mauve
à quoi songent les éoliennes
vastes oiseaux des terres
dont les pâles pales
tournent à en trouer le temps
leurs silhouettes élancées
à l’élégance de pélican
zèbrent de brillances
l’absurdité du jour
vendu au noir
le travers des vitres du train
a des travers bien singuliers
d’effacements
de figements
en rafales
opacité ouverte
opacité nouvelle
opacité offerte
le travers des vitres du train
a reflet
de lumières changeantes
d’images imaginées
de pâles pales transies
humidifiées
au froid de la nuit
au rythme
du chant du rail
chuchotements d’absences
il fera beau demain
bientôt à nouveau
le jour vient après la nuit
comme la lumière pénètre le noir
banalités nocturnes
redondantes dérisoires
les pâles pales lointaines
qui sourient à la lune
détournées de la mer
de la houle
du ressac
ont les amertumes
des laboureuses d’ombre
éboueuses des décombres et des larmes
raflées d’un présent rétif
leurs hélices pâlissent
de se perdre
aux yeux clairs des bovins
rumineuses silhouettes
jaillissant de l’éclair
d’un travers
de fenêtre

Réminiscences 1
elles sont loin ces cheminées qui fument
comme est loin le ruisseau coloré par la teinte du papier
jaune rouge rose ou bleu
couleur choisie cette semaine là
toute la campagne environnante sait cela
la teinte du papier produite par l’usine
qui méandre au milieu des près où paissent les vaches tranquilles
ne s’abreuvant pas à la rivière arc en ciel
la couleur en filament teinte herbes et roseaux
comme cheveux emmêlés chargés d’histoires
racontant les strates desséchées du papier
tandis que circulent incessamment ces wagonnets
qui descendent et remontent la montagne
en transports infinis
sous l’hospice du grand P des Papeteries de France
qu’éclaircit l’attente
le désir attentif du départ prochain
encore trois ans puis deux puis un
à contempler les rails et les wagonnets
les wagonnets et les rails
tu marches sur le parquet de bois de cet appartement parisien le vieux parquet usé aux lattes mal reclouées dont tu connais chaque interstice chaque pli où s’accrochent ça et là les franges du tissu arrachés de la serpillère lambeaux que tu laisses là comme pour te rappeler alors que tes talons claquent sur le parquet –tu portes alors le costume de la femme d’affaire, cette jupe droite qui étrangle tes pas et ce corsage qui ne tient jamais en place, comme pour te rappeler les franges du ruisseau lointain qui méandrait dans la campagne au milieu des ruminants impassibles
tes talons claquent sur le sol
tu es en retard toujours pressée
tu as un bon job du moins c’est comme ça qu’on dit
tu es cadre à la défense
ce cadre convient peu à tes rêves
quels étaient ils ?
tu ne les as pourtant pas oubliés
mais cachés momentanément enfouis
sous une couverture épaisse et sobre
où tu aimes te perdre parmi les livres
ces compagnons de papier blanc
que n’entache pas la teinture du ruisseau
dont les rives bétonnés se sont refermées
comme tu refermes ce soir ce livre
dans un bruissement de vent agitant les grands peupliers

Cet invisible
est invisible
cet invisible
ce que tu ne vois pas
ce que tu n’entends pas
ce qui t’absurde et t’indiffère
dont tu ne retiens rien
dis le moi dis
dis le moi dis
– dis moi
c’était demain
c’était hier
là aujourd’hui tout près
plus près encore
rapproche toi
murmure moi
tu te rappelles
ta chevelure dénouée la première fois
plus près tes chaussures
lacées
délacées
cet entrelacs
cet entrelacement
ce lacis là
ces lacets sans cesse défaits
ces risques de chute et de rupture
ces lacets sans cesse défaits
nos entrelacements dérisoires
nos lassements ma lassitude
ta désinvolture
tu te rappelles
tes chevilles dénudées la première fois
ces grains de sable
agrippés au châle de ta peau
ces grains de sable
où s’écorchaient nos tumultes
notre poussière déjà
tu te souviens
tes chevilles dénudées de tout
désencombrées du rien
comme des décombres
tes chevilles dont il ne restait que les épluchures
dont nous nous délections
nous avions en commun
la dérision
nous avions en commun
de nous contenter de peu
nous avions appris
est invisible
cet invisible
cet invisible invincible
inéluctable
de poids léger et si lourd
cet invisible vaincu par ce grain de sable
amarré au châle de ta peau
lorsque penchée sur tes chevilles
tu renouais tes lacets
enlacés délacés relacés
tes cheveux
qui mangeaient le sol
dans ce cri silencieux
rhabillant l’exil
tu renouais tes lacets
puis
j’oubliais
jusqu’au
bruit
de
tes
pas

drôle d’L.
L E T T R E
tété
téter
t’es là
entêté
où te
terres-tu
têtu
tétard
tais toi
trop tard
pour toi
pour qui
qui sait
L. n’a qu’une seule aile
avec une aile comment voler
une aile mais deux T
attention
sait se taire
se terrer
s’entêter
la têtue
s’est tue
tuée
pense à toutes ces lettres écrites
non envoyées
disparues
enterrées
quand L. écrivait à M.
cherchait à expliquer se justifier
quelquefois à plaire
objectif dérisoire
L. choisissait la lettre pour prétexte d’écriture
la forme lui convenait puisqu’il fallait écrire
choisissait pour prétexte
des interlocuteurs qui ne liraient jamais
ses dépositions sédimentaires
drôle d’L.
n’avoir qu’une aile
vous pose une lettre
là où il n’y en a pas
pense à toutes ces lettres écrites
enterrées
une caisse pleine
une boite à chaussures taille 42
remplies de lettres format 21X29,7
pliées en quatre datées enterrées
dans le jardin
ensuite a vendu la maison
pense à toutes ces lettres écrites
avant la séparation
tentative de parole
quand la parole n’est plus
s’expliquer expliquer le pourquoi des choses
trop tard
pour toi
pour qui
qui sait
les lettres adressées n’intéressaient plus leur destinataire lui il aurait voulu des lettres d’amour recevoir de l’amour et puis que ça des lettres explicatives il disait c’est subjectif en faisant la moue puis les déchirait les lettres partaient en morceaux miettes enveloppées de blanc fausses mariées
morceaux épars
épargnés du silence
tentatives improductives de collage
recollage d’amour bricolage trousse à outils perdue colle déficiente écrits périmés dépérimés d’amour pourrissant périssant
drôle d’L.
n’avoir qu’une aile
vous pose un être
maturité
alors L. a continué
que faire d’autre
la vie l’écriture l’écriture la vie
en continu écrire des lettres
oui mais des lettres à têtes chercheuses
celles qui trouvent les bonnes adresses
celles qui s’adressent aux bons destinataires
ceux qui partagent l’amour des lettres
ceux qui ne renient pas leur alphabet
même approximatif qu’importe
continuer à tâtonner
près de l’être et de la terre
là où l’L. unique
n’empêche pas de voler
vous en avez tous lu
ou en lirez
au dessus des étangs
survolant les plages
par-dessus les champs
cieux d’ailes colorées
dessinant dans le vent
les élitres d’un ciel d’été

fenêtres de la vie

les fenêtres de la vie
dit-elle
sont comme des paupières closes
ombrées de si tard
elles s’envolent au souffle du vent
faisant vibrer les cils
de tremblement moindre
un tressaillement
la fenêtre s’ouvre
sur des yeux étonnamment pers
assurément vairons
l’un léger l’autre lourd
l’un bleu l’autre vert
qui regardent quoi ?
peut-être l’infini sur les choses
les fenêtres de la vie
dit-elle
s’ouvrent se ferment
comme yeux s’éveillent
s’endorment au matin du soir
mouvantes changeantes
opaques transparentes
elles ne révèlent que ce qu’on veut bien voir
au travers d’elles — opacité de séductrices
l’opacité vous va bien
dit-elle
la nuit vous embellit
c’est au travers de votre brume
que s’éclaire à la chandelle
l’image d’un petit ou grand dessein
les fenêtres de la vie
appartiennent à chacun
éboueurs des décombres et des larmes
fermez vos fenêtres sur les décombres
fermez vos portes sur les larmes
lavez à grande eau votre désuétude
au lavoir des tremblements
où se noie chaque tourment
s’il vous plait
accrochez à vos fenêtres
un lampion de jour de fête
en lumière
un soir
noir
de musique
éventé
par la fenêtre
évanouï
des guirlandes de nuages
annonçaient
en imagination
un voyage
laisser venir doucement en lumière
je ne suis pas inspirée
les mots de la terre
les mots de la vase
restent muets
– ils sont si lourds
les rires
déjà
ont pris fin
laisser venir doucement en lumière
je ne suis pas inspirée
les mots gazette et valise
veule et tralala
je n’en ai que faire
d’ailleurs je n’en veux pas
– je n’en ferai rien
j’ai du bleu aux lèvres
l’encre les a taché
je ne suis pas inspirée
j’ai un poisson chanteur
des chaises qui se disent gaies
je ne suis pas mal lotie
je ne suis pas inspirée
un soir
noir
de musique
éventé
une flûte au ciel
a ri
le ciel s’est ouvert
laissant s’échapper la lumière
la
lumière
s’est
enfuie
Vois bleu
vois dans ton bleu
l’étendue sans limite
l’infini où se perdre où se retrouver
dans une mer de mots
du violet comme un questionnement
une apparence compliquée
une ingratitude probable
comme ce fruit de mer du même nom
dans ton vert il y a l’été des prairies
les grelots du vent dans les arbres
l’odeur de l’herbe fraîchement coupée
ton vert est constellé de rouge
celui des abricots au creux des feuilles d’arbres
le rouge des coquelicots aux graines millénaires
qui germinent au cœur des champs
des étendues bouleversées par les travaux
vois dans ton jaune
l’énergie de ta jeunesse
ses rires et sa légèreté
le turquoise aux plis de tes yeux
l’orange à l’ovale de tes seins
le rose au pourpre de tes lèvres
le noir de ta bouche lorsque tu cries
que la colère orne ton visage
de reflets gris
de reflets argent
vois le blanc de ton trouble
le blanc de tes silences
au risque de tes mystères
au risque de tes mains
qui déteignent de bleu
alors qu’elles détournent
les pages de ce livre
qui n’a ni début ni fin
dont tu parles avec de l’or dans la voix